Le chant grégorien, une expression « non point passionnée, mais modérée est recueillie, objective et transcendantale »

Certaines pièces grégoriennes sont des mélodies-types ou des mélodies-centons.

Dans son livre Esthétique grégorienne, après avoir exposé l’analyse « technique » de ce procédé, Dom Paolo Ferretti (1866-1938) revient sur le fait que certains mettent en doute la valeur expressive de ces compositions.

Il se livre alors ci-dessous à une comparaison significative entre le processus artistique des anciens et celui des modernes. (En cela, nous pouvons mesurer d’un point de vue anthropologique la « pente descendue » !)

Notre siècle, plus que les autres, a abandonné avec le chant grégorien toute une vision transcendantale propre à la musique sacrée.

Ces quelques lignes contribueront peut-être à nous faire reprendre goût à une musique sacrée qui ne soit pas le miroir d’une société liquide et centrée sur le sentimental mais un qui procède plutôt d’un ordre naturel et de l’Harmonie qui élève l’âme. Il y a là toute une discipline de composition qui – qu’on le veuille ou non – ne peut se soustraire à une tradition et un savoir-faire objectif.

[...] Cette manière de voir est due en grande partie à l'éducation musicale moderne bien différente de celle des anciens, et aux préjugés qui jusqu'à ce jour ont dominé notre formation artistique. Nous vivons toujours à une époque d'individualisme. Chaque artiste doit se différencier des autres et affirmer sa personnalité propre. De là, un effort incessant pour se créer un style particulier, une recherche de moyens d'expression toujours renouvelés. On aimera donc le singulier, l'imprévu, le compliqué, et l'on recourra à toutes sortes d'artifices. Les anciens pensaient et sentaient tout autrement. En art, et tout spécialement en art musical, ils étaient traditionalistes, comme ils l’étaient en matière de religion, de foi ou de piété. Ils créaient du nouveau, oui, – et la majeure partie des mélodies nous le montre, – mais ils conservaient religieusement le trésor à eux transmis par leurs prédécesseurs ; ils y puisaient à pleines mains, et le transformaient de mille manières. D'autre part, pour eux comme pour nous, le summum de l'art consistait dans la simplicité et le naturel. Et c'est ici le lieu de faire remarquer que, tandis que pour les modernes, la musique est destinée à exprimer surtout les passions qui agitent le cœur humain, pour les mélographes anciens, au contraire, elle devait simplement, humble et fidèle servante, accompagner la prière. Or, la prière de l'église n'est pas individualiste, j'allais dire égoïste, mais objective, collective, sociale ; et de son côté, la musique qui l'accompagne, n'emprunte pas son expression à l'ordre purement émotif et sensuel, mais à un ordre supérieur, celui de l'intelligence. Sa subordination même la porte en quelque sorte à se cacher, et à prendre une expression, non point passionnée, mais modérée est recueillie, objective et transcendantale. [...]

Dom Paolo Ferretti, O.S.B, Président de l'institut pontifical de musique sacrée

Esthétique grégorienne ou Traité des formes musicales du chant grégorien. Solesmes 1938. – p. 125

 

 

 

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