Bulletin paroissial du 1er juin 1914

La fête donnée par les « Amis de la Maîtrise »

le 8 mai 1914

Autant que le concert, le spectacle était charmant : la grande salle du Patronage, avenue de Saxe, dans l'ancien couvent des Carmélites ; sur la petite scène, en un décor de verdure où le soir semblait vraiment tomber, les « Amis de la Maîtrise » ceux d'entre eux du moins qui font de la musique, étaient présents ; M. Vincent d'Indy est paroissien de Saint-François Xavier, il est aussi l'apôtre de la musique religieuse ; à ces deux titres, il devait son concours ; il l'a donné doublement ; d'un signe, il avait groupé autour de lui ses anciens élèves de composition, les maîtres de demain, Castéra, Lioncourt, Alquier, Fleuri, Fraguier tous étaient venus ; ils accompagnaient, sur la flûte ou le violoncelle, le « Chant Élégiaque » joué par le maître lui-même au piano. M. d'Indy dirigea d'autres morceaux, et donnant l'exemple de la modestie, chanta soudain, dans un chœur, la partie de ténor, sous l'excellente direction de M. Drees, maître de chapelle à St-François.

Tel était le premier apport, de M. d'Indy, président de cette association nouvelle, qu'il eût également la tâche de présenter au public ; inutile de dire qu'il s'en acquitta très clairement et très vite, avec cette parole toute simple, normale, volontairement privée d'effets, mais dont chaque mot porte, et sonne, rendant toujours le son de la bonté, de la foi, quelquefois d'une ironie pleine de bonne humeur. Mon Dieu, que tout paraît simple, dit avec cette confiante rondeur ! Pourquoi n'obéit-on pas au Pape, qui réclame que la musique d'Église soit de la musique d'Église ? Le désir du Pape n'est-il pas normal ? mais, ajoute l'orateur, avec philosophie, le désir d'éluder le désir du Pape est aussi très normal ! Voyez-vous, les maîtres de chapelle n'aiment pas changer leur répertoire, leur méthode ; les séminaristes, faute de cours musical, deviennent des prêtres ignorants, et puis, vous comprenez, les bons chrétiens ne vont pas dans les music-halls, alors ils sont bien heureux d'entendre à leur messe paroissiale les petites mélodies des mauvais lieux ! Tout cela n'était pas dit par un résigné, loin de là, mais par un sage, par un homme méthodique, qui constate avant de réagir ; aussi M. d'Indy parle sitôt après des exceptions heureuses, des initiatives admirables, comme celle de I'abbé Perruchot, qui eût les idées du Motu Proprio bien avant que ce texte existât ; des initiatives continuées, puisque M. Drees, aidé de M. Berlhe, font de St-François la « maîtrise modèle » décrite par M. Bellaigue. M. d'Indy montra que cette merveille était bien vivante, mais que la société « d'amis de la maîtrise » pouvait lui rendre 3 grands services. Avec l'argent des cotisations, on établirait des cours pour que l'instruction des élèves n'ait pas à souffrir des offices chantés ; on recueillerait des fonds pour améliorer les vacances de ces petits parisiens ; enfin un cercle d'études grouperait les enfants dont la voix change, en attendant le jour où ils chanteraient de nouveau parmi leurs jeunes camarades, comme ténors et comme basses ; chemin faisant, le chef austère ne dédaignait pas une petite plaisanterie, bien fine, bien bonne ; par exemple, à propos de la prononciation romaine du latin, de cette fameuse prononciation à qui tant de gens attribuent une importance indicible, et qui en a une réelle mais en somme relative, M. Vincent d'Indy apportait l'argument suivant : « Cette façon de prononcer est plus musicale ; elle permet l'accentuation – l’accentuation est la grande ressource du chant grégorien – ne vous en privez pas. Pourquoi protestez-vous ? par habitude, oui, mais par un peu de gallicanisme aussi, convenez-en ! Eh bien votre gallicanisme a tort dans l'espèce. Si la prononciation dite française avait toujours sévi, le mot « lupus » aurait donné le mot français lup et non loup, le mot « agnus » aurait donné le mot français agueneau, et nous dirions la fable du « lup et de l'agueneau ».

Après cette allocution, reprit la musique qui déjà l'avait précédée ; inutile de dire que pour sa propre fête, la maîtrise qui célèbre tant de fêtes pieuses avait pu et voulu choisir dans un beau répertoire ! Peu de morceaux, mais superfins, de même qu'un repas vraiment raffiné se réduit à peu de plats, mais lesquels ! Ma foi oui, l'on chanta le Domine non sum dignus, qui n'est pas la plus mauvaise œuvrette de Vittoria, et pour enchaîner tous ces mouvements divers, pour passer de l'humble écrasement au réconfort eucharistique, on ne fut pas trop maladroit, le chant grégorien était représenté par un introït, et surtout par le prodigieux Alleluia de l'Assomption ; les voix enfantines, pures, fortes, éclatantes comme les flèches très dorées des chapelles de la Renaissance, firent merveille ; selon la remarque si vraie de A. France dans un roman, l'on eût dit que l'air lui-même était devenu un instrument de musique ! Ah ! le tremblement de l'atmosphère qui vibre, cependant qu'un petit frisson vous parcourt le dos ! Où donc avons-nous déjà été empoignés de la sorte ? Ah oui ! c'était dans la salle exigüe où le chanoine Perruchot, à Monaco depuis longtemps, faisait répéter sa maîtrise. Nous nous disions que cette qualité du timbre tenait à la générosité méridionale des gosiers ; et puis, en revenant à St-François nous avons vu que les parisiens rivalisaient fort bien avec les enfants du Midi ; cela tient donc à la méthode, à l'excellente pose de la voix, à la discipline aussi, qui, sans tolérer l'anarchie, sait laisser à chaque chanteur sa voix à lui, bien nette, bien brave et savoureuse, et ne croyez pas que l'unisson y perde rien. Il y a autant d'harmonie entre les couleurs éclatantes de Regnault qu'entre les tons déteints d'un Cabanel quelconque, l'ensemble est plus riche, plus généreux et plus intéressant dans le premier cas, voila tout !

D'autres morceaux ramenèrent dans nos oreilles la même remarque ; Palestrina, Bach, le merveilleux Final de la 6e Béatitude furent aussi bien interprétés, et La Tombelle, dans son charmant petit motet où l'accompagnement spirituel de l'orgue est une surprise, ne fut pas trahi non plus. Comme l'avait annoncé M. d'Indy, plusieurs « amis de la maîtrise » passèrent dans les rangs, et trente personnes s'inscrivirent aussitôt comme membres honoraires, promettant une redevance annuelle ; nous voulons les remercier tous en ne citant personne, mais le nom de la Baronne Cochin, comment le taire ? D'ailleurs, on n'a pas besoin d'entendre parler d'elle pour se douter un peu qu'elle était là. De même, il est inutile de dire que M. le Curé de St-François avait tout patronné, préparé, expliqué avec sa douce et sainte autorité, sa volonté intelligente.

La Fête recueillie prenait fin. Le public, pas très dense, car les vrais artistes ne font pas autant de réclame qu'ils en comportent, fut vite parti : Dames en deuil, jeunes gens infiniment distingués de la Schola, parmi lesquels notre ami Berthier, têtes méditatives et fines, comme celle de M. Meunier. L'on visita le cloître, en compagnie de l'aimable abbé Esquerré, l'on se reconduisit à domicile, au milieu des rayons et des averses, par les rues du bon silencieux quartier.

Quel avenir aura-t-elle, la nouvelle association ? Elle semble viable et déjà vivante, avec son cadre, la paroisse, son prestige, un long travail, son répertoire, celui du Motu Proprio, son personnel dévoué, les paroissiens, son but, la meilleure éducation, le repos, la préservation des petits artistes enfantins, capricieux, humains !

Longue vie et bel avenir aux Amis de la maîtrise modèle ! de toute part on l'invite ; que de fidèles viennent lui demander un peu de belle joie dans la peine, un écho au bonheur, un encouragement à la prière !

Tous ces fidèles-là feront à leur tour du bien à leurs jeunes bienfaiteurs anonymes, groupés dans l'église au-dessus de ce balcon qui semblait un nid d'hirondelles, sous des lampes qui semblent des étoiles, à une hauteur où n'habitent en général que des anges, longue vie et bel avenir aux Amis de la maîtrise modèle !

Édouard de Trévise.

Nous sommes heureux de pouvoir reproduire l'allocution que M. le Curé a prononcée au début de la séance donnée par la maîtrise St-François-Xavier « Aux amis de la Maîtrise » L'appel qu'il leur adresse doit être entendu de tous les vrais paroissiens de St-François-Xavier :

Mesdames et Messieurs,

Je veux vous dire, très simplement, mais avec tout mon cœur, ma très vive reconnaissance. Nous avons appelé à nous les Amis de la Maîtrise, nous leur avons demandé de venir témoigner ici de l'intérêt qu'ils portaient à notre œuvre et de l'estime qu'ils en avaient. Vous avez aussitôt répondu à notre appel. Votre présence nous est une preuve manifeste que vous comprenez ce que nous avons voulu faire, que vous l'appréciez, que vous aimez notre maîtrise, que vous nous aiderez, je ne dis pas à la défendre, elle n'en a plus besoin, mais à la soutenir, à la développer, à la rendre de plus en plus parfaite.

Encore une fois, à vous tous, les Amis de la Maîtrise, de tout mon cœur, merci. Merci surtout à vous, chers Messieurs du Comité, vous, les amis de la première heure, qui nous avez aidés à surmonter les difficultés du début, à faire l'opinion, et à donner à notre maîtrise les ressources dont elle avait besoin.

Merci à vous, Messieurs du Conseil Curial, dont le dévouement aux intérêts de la paroisse est au-dessus de tout éloge et qui avez été, en cette circonstance, comme en toutes les autres, la grande force de votre Curé. Merci à vous Messieurs, qui, paroissiens de St-François-Xavier ou étrangers à cette paroisse, avez accepté d'être du Comité et êtes, pour cette maîtrise, d'un si puissant secours, en la couvrant de l'éclat de votre nom et du prestige de votre talent.

Et pourrais-je ne pas saluer, avec une reconnaissance particulière, celui qui a bien voulu prendre la direction de cette séance et qui, tout à l'heure, va nous parler avec l'autorité d'un Maître de la musique religieuse, la foi d'un grand chrétien, l'amour d'un vrai fils de L'Église, et que le Curé de cette paroisse est si fier de compter comme l'un de ses plus fidèles et plus aimés paroissiens.

Et maintenant, laissez-moi vous le dire en toute simplicité, Mesdames et Messieurs, si reconnaissant que je sois de votre concours précieux pour le passé, j’attends de vous davantage encore, pour le présent et pour l'avenir.

La Maîtrise est fondée grâce au dévouement et à la science incomparable d'éducateur en musique religieuse de notre toujours regretté Maître M. le Chanoine Perruchot, son fondateur. Grâce à la direction si intelligente, si paternelle de celui qui méritait, il y a quelques jours, qu'un vénéré directeur de St-Sulpice, dont le nom fait autorité dans toutes les questions de liturgie et de chant religieux, dise publiquement : « Le chant de la maîtrise de St-François-Xavier a vraiment une âme religieuse ».

Grâce à ces Messieurs de la Maîtrise, en qui nous aimons à rencontrer, moins des chanteurs de profession, que des collaborateurs qui comprennent l’œuvre et qui veulent la faire avec nous.

Grâce à tous ces dévouements, la maîtrise existe et elle a fait ses preuves. Elle peut être fière, et nous sommes fiers avec elle, d'être une des maîtrises de Paris et peut-être de la France qui réponde le mieux à ce que notre Père bien-aimé, sa Sainteté le Pape Pie -X, demandait : « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté ».

Mais, si elle existe, si elle s'impose à l'attention de tous les vrais connaisseurs de Musique religieuse, elle est loin d'avoir atteint, par le nombre de ses chanteurs, par l'organisation de son fonctionnement, par les services qu'elle peut rendre, toute la perfection dont elle est capable.

Nous voudrions que nos enfants, nos jeunes gens, nos hommes, forment un groupe plus fourni et dont la préparation musicale puisse être conduite plus loin que nos moyens actuels ne peuvent le permettre.

Il faut toute la patience, tout le savoir-faire et le dévouement de tous les jours de notre Maître de Chapelle, pour arriver aux résultats qu'il obtient.

Si nous avions des ressources plus abondantes, nous disposerions d'un personnel plus nombreux, nous pourrions donner à l’œuvre de nos petits chanteurs toute l'extension qu'elle peut avoir, nous garderions nos anciens, nous formerions des groupes d'artistes chrétiens, désireux d'apprendre et d'exécuter de belles œuvres et d'envelopper de vraie musique religieuse l'admirable liturgie de paroles et de gestes, que l’Église a si merveilleusement composée pour provoquer, soutenir et faire monter la prière.

Voilà ce que nous voulons, voilà ce que peuvent nous donner les Amis de la Maîtrise, s'ils sont nombreux et agissants.

Ces amis, vous nous les donnerez, Mesdames et Messieurs, d'abord, en vous inscrivant ici parmi les membres de l’œuvre et en faisant autour de vous une active et intelligente propagande.

Laissez le dire à votre vieux Curé, qui ne se défend pas d'avoir fait de cette œuvre du chant religieux son œuvre de prédilection, rien ne peut lui causer plus de joie, que de vous voir répondre à son appel et donner ainsi à sa chère maîtrise de St-François Xavier, sécurité pour le présent et pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, la ferme espérance d'un grand épanouissement dans un avenir prochain.

Bulletin paroissial du 1er juin 1914
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