Ensemble Vocal de Saint François Xavier

Propos du Grincheux

Un grincheux ... mais celui-ci date de 1934. L'article est d'Eugène Borrel (1876-1962), musicologue pour la revue La petite maîtrise.

Article extrait de "La Petite Maîtrise"n° 254 Juillet 1934

Je trouvai le Grincheux en train de se désopiler la rate : sur une table étaient étalés plusieurs volumes de la France musicale, datant exactement d’un siècle ; dans l’un d’eux, il y avait (déjà !) un article contre la stupidité des textes de certains cantiques, et l’auteur donnait l’exemple de ce vers :

Le soleil s’obscurcit, la lune s’obscurçat (!)

A quoi je lui répliquai : c’est bien dommage que notre homme n’ait pas connu la coupure suivante :

Nourri de veau,
Nourri de veau,
Nourri de vos faveurs ( ! ! !)

En tout cela, l’ignorance le dispute à la bêtise, continua le Grincheux. Voici un compte rendu de la séance, paru dans le grand journal.

Il me tendit un papier que je lus avec stupeur ; il y était question de polyphonie grégorienne, puis d’une mademoiselle X… qui tenait les pianos d’accompagnement…

– Que voulez-vous, poursuivit le Grincheux, personne n’y connaît rien, ni le clergé, ni les fidèles, et personne ne veut essayer de faire ce que trois papes successifs ont demandé, puis imposé. Ne vous étonnez pas du résultat. Dégustez ceci, que je viens de recevoir.

Et me voilà à parcourir un Panis angelicus récemment publié par un éditeur auquel je ne ferai ici aucune réclame : fautes de prosodie d’un bout à l’autre, répétitions de paroles, point d’orgue final pour permettre au chanteur de « pousser » sa cadence, mélodie inexistante, rythme d’une effroyable indigence, harmonie plate, et mal écrite… Un papillon joint portait une mention alléchante : « Demandez l’édition de luxe avec violon » ! ! ! – Cela, trente ans après le Motu Proporio

Et le Grincheux de fulminer : « Croyez-vous qu’on imprimerait des saletés pareilles, si on était sûr qu’elles ne se vendront pas ? Mais pour vous donner une idée de l’amour qu’on a pour la beauté du culte, voici une histoire qui n’est pas bien vieille. Vous savez qu’à Noël j’ai remplacé N… à St-K… Il avait la grippe. Je propose un programme pour la Messe de Minuit, et la seconde messe qui suit. Le vicaire chargé d’approuver, me dit : « Il y a assez de latin comme ça dans la première messe ; pour la seconde, mettez des paroles françaises ! » Il coule de source après cela qu’on signe béatement la musique de Faites-lui mes aveux à un mariage, ou Réponds à ma tendresse, à une première communion, comme je l’ai moi-même entendu il n’y a pas si longtemps.

Tenez, j’ai été en pèlerinage à Long-pont. Ce jour-là, il y avait Pontifical – c’est-à-dire, au regard de la liturgie, une cérémonie d’un éclat exceptionnel. Un chœur excellent a parfaitement chanté le grégorien. Mais – au milieu de tant de choses sévères il faut bien se distraire un peu, avec une musique enlevante, de celle qui ne fait pas dormir, n’est-ce pas ? – le mauvais goût, qui ne désarme pas, et sur lequel veille jalousement l’ange de la désobéissance, affirmait son omniprésence par les éclats d’une clique, qui, contrairement à toutes les défenses, a souillé le silence de l’Elévation. Et pour jouir plus complètement de cette horreur, on a supprimé le Benedictus. Eh bien de quoi croyez-vous qu’on a parlé dans le compte rendu de cette journée par les feuilles pieuses ? Uniquement de la clique. Le pontifical, le grégorien, qu’est-ce que c’est que ça, Soyons de notre temps, il s’agit de rigoler, de faire du pétard, et pour ça, la clique se pose un peu là !

Aussi bien, je causais un jour avec un premier vicaire d’une grande paroisse. Pour lui, le cantique représentait la forme supérieure de la musique d’église. Je lui objectai timidement que beaucoup de ces cantiques, et de ces musiques qu’il chérissait comme Minuit Chrétien, étaient dans le peuple l’objet constant de déformations du texte allant jusqu’à l’obscénité. « Et après, reprit-il avec emportement, si vous cassez les bras de la Vénus de Milo, elle n’en reste pas moins la Vénus de Milo… »

Il n’y a qu’à tirer l’échelle. (Au moins le grégorien est à l’abri de ces altérations ; Il est difficile de poser des phrases équivoques ou un texte graveleux sur un Kyrie ou un Gloria). On peut tout de même aller loin dans cette voie. Lisez cet article.

Et le Grincheux me tend une coupure du Courrier musical, où un spirituel rédacteur, ayant assisté à un office campagnard auquel une fanfare avait prêté son concours, s’étonnait de l’attitude digne et édifiante des exécutants, qui exprimaient avec sincérité, par leurs polkas, leurs valses, leurs pas redoublés, un sentiment religieux réel :

« C’est ici qu’apparaît le bienfait d’une règle. Avicenne, parlant de la musique profane, écrit : « Nous devons rechercher ce qui est noble et précieux et non nous contenter de ce qui est suffisant ».

C’est un musulman qui parle ainsi, et ses coreligionnaires ont soin de faire valoir que la plupart des pièces de leur musique religieuse sont des chefs-d’œuvre de l’art. Allah est bien servi, et de la belle manière. Mais, n’est-ce pas, n’importe quelle camelote est assez bonne pour le Dieu des chrétiens …

Eugène Borrel

n° 254 Juillet 1934

n° 254 Juillet 1934

Mon cœur s’ouvre à ta voix, Comme s’ouvrent les fleurs Aux baisers de l'aurore ! Mais, ô mon bien-aimé, Pour mieux sécher mes pleurs, Que ta voix parle encore ! Dis-moi qu’à Dalila Tu reviens pour jamais, Redis à ma tendresse Les serments d’autrefois, Ces serments que j’aimais ! Ah! réponds à ma tendresse ! Verse-moi, verse-moi l’ivresse ! Ainsi qu’on voit des blés Les épis onduler Sous la brise légère, Ainsi frémit mon cœur, Prêt à se consoler, À ta voix qui m’est chère ! La flèche est moins rapide À porter le trépas, Que ne l’est ton amante À voler dans tes bras ! Ah ! réponds à ma tendresse ! Verse-moi, verse-moi l’ivresse !

SIEBEL Faites-lui mes aveux, Portez mes vœux, Fleurs écloses près d'elle, Dites-lui qu'elle est belle, Que mon coeur nuit et jour Languit d'amour! Révélez à son âme Le secret de ma flamme! Qu'il s'exhale avec vous Parfums plus doux!... Fanée! ... hélas! Ce sorcier que Dieu damne M'a porté malheur! Je ne puis sans qu'elle se fane Toucher une fleur! Si je trempais mes doigts dans l'eau bénite! C'est là que chaque soir Vient prier Marguerite! Voyons maintenant! voyons vite! Elles se fanent? Non! Satan, je ris de toi! C'est en vous que j'ai foi; Parlez pour moi! Qu'elle puisse connaître L'émoi qu'elle a fait naître, Et dont mon coeur troublé N'a point parlé! Si l'amour l'effarouche, Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser!...

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