Le chant, un don de soi au milieu d'un monde automatisé

Que diriez-vous d'un monde intégralement automatisé, affranchi de toute présence humaine ? Cela ne fait pas rêver, c'est certain ! De même que les horloges sont commandées par satellites, que les métros avancent de plus en plus automatiquement, que les hauts-parleurs diffusent des annonces nous enjoignant à bien porter le masque, de même aussi que les cloches de nos églises sont automatisées,... la prière pourra-t-elle un jour être assurée à son tour par une machine ? Non. Bien qu'on ait tenté de nous faire croire, crise sanitaire à l'appui, qu'on pouvait adorer Dieu en télétravail, il n'en est rien dans la réalité. Le Christ a pris chair de la Vierge Marie, il ne s'est pas protégé derrière un écran. Il nous a bel et bien gratifiés de sa présence réelle, pas d'une simple visite virtuelle. S'il y a, de ce fait, une chose qu'on ne pourra jamais automatiser, c'est donc bien notre réponse faite à Dieu, c'est-à-dire en premier lieu, notre chant d'action de grâces. Cette réponse de l'humanité s'élevant vers l'infinie miséricorde divine, ne peut en aucune façon être confiée à un automate.

Mais alors, tous convoqués à ce chant d’action de grâces, nos églises devraient être pleines et raisonner d'un chant merveilleux ! Force est de constater que ce n'est pas le cas. Le chant liturgique ressemble souvent aux ruines d’une cathédrale délaissée au profit d'une certaine vulgarité censée plaire davantage au monde. On peut toujours le déplorer et en appeler à une renaissance. On pourrait même prier pour que cela change … Mais, à bien y regarder, nos intentions de prières consistent souvent à “prier Dieu pour que quelqu’un fasse quelque-chose”. Et si ce "quelqu'un" c'était nous mêmes ? Ne sommes-nous pas finalement en train d’attendre des autres ce que nous ne faisons pas nous mêmes ? S'il y a dans notre pays 2% de catholiques pratiquants, ne serait-ce pas dû, en partie, au fait que nous-mêmes ne donnons que 2% de notre vie à Dieu ? En effet, on pourra toujours déplorer, depuis notre fauteuil, que l'humanité fasse défaut à son devoir d'adoration. On pourra toujours se lamenter, devant notre smartphone, sur le sort de l'Église. On pourra toujours s'affliger, tel un client insatisfait, du délabrement de la musique sacrée… Il est vrai qu'une certaine visibilité suscitée par les médias sur tous les dysfonctionnements du monde confine souvent à un sentiment d’impuissance. Mais cette "sur-visibilité" ne nous détourne-t-elle pas de notre vocation à servir dans notre univers immédiat ? Quand nous déplorons bien volontiers le fait que nos responsables ne soient pas à la hauteur de leur fonction, (sans quoi nous sommes persuadés que l'humanité vivrait en parfaite harmonie), il revient à chacun d'entre nous de se demander si nous avons tenu notre place dans cette harmonie sacrée. Alors que les bâtisseurs de cathédrales se sont offerts totalement à glorifier Dieu par la beauté de leur art, que donnons-nous, individuellement, pour assurer la continuité de de la louange divine, à laquelle nous prétendons si souvent être si attachés ? Alors que nous déplorons peut-être l’esprit éphémère ou consumériste qui caractérise nos chants liturgiques, ces phénomènes ne sont-ils pas tout simplement la photographie de notre inaction et de notre tiédeur ? 

L’art ne peut exister par lui-même. Dieu demande à l’homme de contribuer à la beauté de sa création. L’homme est ainsi appelé à être un artisan du Beau. La musique sacrée, premier lieu où doit s’exprimer la beauté, peine à recruter ses ouvriers. Elle manque d’artistes, de disciples dociles au Beau, qui mettent leurs compétences reçues de Dieu au service de l’Eglise. Certes, nous voulons tous que nos liturgies soient belles. Mais nous oublions souvent que le Beau n’est pas une notion permanente ou automatique. Face à la tentation de la résignation ou du découragement, sommes-nous tout à fait sûrs de jouer pleinement la partition que Dieu a écrite pour nous ? Nous sommes souvent prompts à critiquer l'Eglise en observateur extérieur. Ne soyons pas des consommateurs mais artisans de la louange divine. Sans un don de soi véritable, nos prières ne seront que des théories, des paroles en l'air. La seule chose que nous puissions faire, pour répondre à un Dieu qui s'offre à nous, c'est nous offrir à notre tour. La beauté de notre chant, accompagnée efforts et des exigences qu'elle suscite, ne sont pas la moindre des occasions de rendre grâces. 

Nous devons absolument nous sentir concernés par cette vocation. L'urgence, c'est en effet d'accomplir chacun sa vocation, là où nous sommes, en temps et en heure, sans prétendre réformer le monde. Prendre part à la beauté de la louange divine n'est pas à considérer comme un simple loisir (" si JE veux, comme JE veux et quand JE veux..."). Par la priorité que nous donnons à notre fonction liturgique, nous devons accomplir cette vocation, dimanche après dimanche, faisant face aux obstacles et aux difficultés avec un zèle toujours renouvelé.  C'est vécu pleinement que c'est exaltant ...

Alors, si vous avez des compétences musicales doublées d'une solicitude pour le chant de l'Église, faites tout ce qui est en votre pouvoir pour ne jamais laisser passer une occasion de rendre toujours plus beau ce chant qui s'élève vers Dieu. 

Eric Leroy

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